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Par : CDI
Publié : 2 juillet 2014
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Résultats du concours Galilécriture 2014

9 votes

Pour cette édition 2014 de Galilécriture, vous avez été 12 participants. Le jury s’est réuni vendredi 9 mai à 17h00. Les discussions ont été enthousiastes et les membres du jury impressionnés par la qualité de la production des élèves, tant pour le style que pour les sujets abordés.

Prix spécial décerné à M. Q. Tle L1 pour sa nouvelle « Une rencontre » et son poème « Ectoplasme »

Poèmes :
1er prix : « Les fleurs de tes songes » de S. N. S. 2nde11
2ème prix : « Les terres noires où fleurissent les coquelicots » de J. P. Tle S
3ème prix : « La Normandie et ses charmes » de D. R. Tle L2

Nouvelles :
1er prix : « 12 Décembre 1915 » de V. B. 1S3
2ème prix : "La colombe et le papillon de S. N. S. 2nde11
3ème prix : « Au coeur de la nuit » de C. D. 1S4

Vous trouverez en fichier joint le formulaire d’autorisation à rapporter signé le jour de la remise des prix.

Félicitations à tous les participants et à l’année prochaine pour l’édition 2015 de Galilécriture.

Word - 17 ko
Autorisation de publication de photos sur le site du lycée

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Catégorie poésie - Prix spécial

M. Q. Tle L1

Ectoplasme

Elle n’était jamais là, mais elle était partout
Et son nom suspendu dans les conversations
Laissait s’exprimer nos plus vives passions
Comme une ombre qui plane au-dessus de nos têtes

Elle était la raison des silences gênés
Des rires embarrassés, des yeux qui se détournent
Elle était le sujet qu’on essaie d’éviter
Comme une ombre qui plane au-dessus de nos têtes

Il y avait trop de non-dits, de conflits enterrés
Bien trop d’antipathie dans ces tisanes de fiel
Elle n’était plus que haine et plus qu’hostilité
Comme une ombre qui plane au-dessus de nos têtes

Dévorée par le feu d’une rage sans bornes
Elle était jalousie, vengeance et amertume
Elle était l’aversion sous sa plus simple forme
Comme une ombre qui plane au-dessus de nos têtes.

Catégorie poésie

1er prix

N. S. S. 2de 11

Les fleurs de tes songes

C’était un matin de juin
Voici presque cent ans déjà
Dans les tranchées de Verdun
Au beau milieu des combats.

L’Histoire ne te dira pas
Comment s’appelait celui qui,
Sur son cœur de soldat
Gardait une photographie.

Le portrait d’une fille comme toi,
Qui n’avait pas demandé
Que si vite s’envolât
L’âme de son fiancé.

Le pauvre homme ensorcelé
Par les doux yeux de sa belle
N’entendit jamais siffler
La balle du sommeil éternel.

Trois gouttes de sang incarnat
S’écrasèrent sur la terre.
Une plante s’enracina
Sur les cadavres de la guerre.

Aujourd’hui tu as cueilli,
Courant sous le vent d’été
Qui courbe les blonds épis
Des immenses champs de blé,

Un bouquet de coquelicots
Fragiles, écarlates fleurs
Et assoupissants pavots
Pour tarir la source de tes pleurs.

Cette nuit tu rêveras
Bercée par tes pétales fanés
Du jeune enfant qui tomba
Au nom de ta liberté.

2ème prix

J. P. TS1

Les terres noires, où fleurissent les coquelicots

Sur les terres noires,
Coule un flot rouge,
Entre les endormis, le soir,
Le jour ou bien la nuit,
Jamais personne ne bouge,
Le ciel est toujours gris.
Pourtant il y a peu,
Le soleil illuminait les prés,
Les gens avançaient les bras écartés,
Puis leurs mains se sont fermées,
Sur le fer qui blesse et le feu qui brûle.
Maintenant les fleurs se sont fanées,
Plus personne ne rit, plus rien ne vit,
La guerre et les hommes ont détruit...
Mais sur la terre brûlée, loin des flots taris,
Ici et là ont fleuri,
Des magnifiques lumières rouges.

3ème prix

D. R.

La Normandie et ses charmes

Voyageurs indolents, bienvenue chez nous,
La Normandie et ses campagnes aux paysages naturels
Mais aussi la mer et son horizon intemporel
Façonnés il y a des millénaires s’ouvrent à vous.

Croyez-nous et osez le détour,
Vous ne retournerez pas à Tours
Ni à Paris déçu du voyage,
Mais la tête pleine d’images.

Laissez-vous impressionner par la beauté préservée
De la côte d’Albâtre, un spectacle réservé
À ceux qui voyagent mais unique au monde entier,
Tel que les falaises d’Etretat peintes par Monet.
Laissez-vous impressionner par la majesté de la Vallée
De Seine dévoilant ses joyaux au fil de ses
Méandres : Les Andelys, Rouen, Villequier et Montivilliers.
Chaque méandre est une nouvelle curiosité.

Laissez-vous impressionner par le charme de la campagne
Aux paysages et à la nature intacte de notre enfance.
C’est tout ça la Normandie impressionniste et impressionnante
Venir en Normandie c’est pour la vie, pour une vie d’errance.

Catégorie nouvelle

1er prix

V. B. 1S3

« 12 Décembre 1915 »

12 décembre 1915, Front Est du territoire français, infirmerie des tranchées :

Je suis Jean Desoiseaux, soldat de première classe. J’appartiens au 132ème régiment d’infanterie. J’ai eu 21 ans le mois dernier et cela fait maintenant plus d’un an que j’ai été engagé par l’armée française. Ma compagnie est chargée de défendre les positions de l’armée française en Lorraine. En cette saison la température ne dépasse pas deux ou trois degrés. Le froid s’immisce jusqu’au fond des tranchées humides, tapi le jour, prédateur à la nuit tombée. Bien que mes mains soient engourdies, écrire maintient la circulation du sang jusqu’au bout des doigts. Hier, après six mois d’attente, nous avons été ravitaillés. Il y avait dans mon colis quelques paquets de cigarettes, un bonnet de laine et un seul gant. Je suppose que l’autre a été égaré lors du chargement. Je ne fume pas, alors j’ai échangé les cigarettes à Pierre, contre le carnet et son crayon. Glissé dans le couverture, j’ai remarqué qu’il y avait une page de journal. Deux pages que je garde contre moi depuis hier. Deux pages que j’ai lues et relues avec avidité. Deux pages du « Figaro » qui faisaient brièvement état de l’évolution de la guerre. Elles m’ont occupé assez longtemps cette nuit, pour que je m’aperçoive qu’on ne parlait ni de stratégie, ni du nombre d canons, d’avions ou d’obus et encore moins du nombre de tués, de blessés ou de prisonniers. Evoquer tout cela était proscrit par la censure, bien sûr. En gros titre on lisait « En Belgique, vers un Waterloo allemand » ou encore « Les éclats d’obus vous font seulement des bleus ». Les soldats parlent de bourrage de crâne. Nous avons tous décelé la différence entre l’information et la réalité. La vérité était la première victime de la guerre. C’était il y a deux jour. Pas besoin d’être un intellectuel pour comprendre que le tir d’artillerie avait tout simplement pulvérisé notre groupe. Je m’en suis sorti avec un bras en écharpe et une brûlure au visage, près de l’œil gauche. C’est ce qui me vaut un gros bandage sur le têt et le privilège d’être alité au sec dans une pièce enterrée. L’infirmerie, dit-on. J’ai eu de la chance, c’est tout. Pierre quant à lui, est grièvement blessé, mais je prends soin de lui. Comme il est aveugle, je lui lis les deux pages pour l’apaiser. Je le nourris, le panse et le rassure. Au moins il est en vie. Mais allez donc raconter au type dont la tête s’est retrouvée propulsée à dix mètres de son corps que les obus sont inoffensifs.

14 décembre 1915, Front Est du territoire français, quelque part au milieu de la boue.

Ce matin un bataillon a rejoint nos tranchées. Des soldats belges en fuite qui étaient venus se réfugier e n France. Ils ont été renvoyés sur notre front. Autant dire que la Belgique ne se portait pas aussi bien que le prétendait « Le Figaro ». Pour autant on se plaisait à se laisser abuse par ces traites mots. Derrière se cache l’espoir. Ceux qui comprennent en payent le prix. Et souvent ils le payent de leur vie. C’est pour cela qu’on touchait aux journaux comme si on craignait la lèpre. Pourtant, lorsque les tirs d’artilleries cessent et qu’on ne redoute pas une attaque à la baïonnette ou au gaz asphyxiant, beaucoup lisent. Ils cherchent un coin où la boue n’est pas trop collante, rabattent leur tunique pour s’asseoir dessus et sortent un livre de leur poche. « Michel Strogoff » de Jules Verne ou bien « Pierre et Jean » de Maupassant. Des écrits connus ou moins connus ; Juste des écrits qui nous permettent de nous évader l’espace d’un instant. La lecture fascine, les lettres noires captivent. Je les devine pleines de secrets, de choses à raconter. Et pourtant, je n’avais rien emporté.
Cette après-midi pierre a succombé à ses blessures. Il m’a fait promettre de rapporter son livre à sa femme. Ainsi suis-je devenu le propriétaire temporaire d’un exemplaire de « Le Rouge et le Noir ». Je ne saurais dire si sa mort m’attriste. Je me demande simplement si dans cette guerre nous avons consenti ou obéi.
Ce soir, je me rends compte qu’en me laissant son livre, Pierre ne m’a pas simplement demandé de lui rendre service. Il me sauve la vie. Au fond des tranchées, je réalise que la lecture va peut-être devenir une fidèle alliée, qui me maintient à flots et m’empêche de sombrer.

4 Janvier 1916, soit trois semaines de lecture après mes derniers écrits :

Pierre m’a bel et bien sauvé la vie. Depuis que je suis sorti de l’infirmerie, pas une bataille ne passe sans que ne brûle en moi la détermination de revenir sain et sauf du champ de bataille. Pour finir un chapitre ou en commencer un autre. C’est las seule chose qui compte. Lorsque vos amis tombent autour de vous, lorsque c’est leur propre sang que vous avez sur les lèvres, toute idée à laquelle se raccrocher est bonne à prendre. Qu’il s’agisse d’une prescription réaliste ou d’une rencontre romantique. Pour ne pas rester inanimé dans la boue, pour ne pas s’abandonner à la peur, pour ne pas s’offrir aux balles, pour survivre dans le chaos. Au fur et à mesure, les batailles sont devenues de simples pauses dans ma lecture. Je suis, le temps d’un assaut, le héros de mon aventure. Et je reviens en vie ;
J’ai aussi découvert quelque chose de fort étonnant dans le livre de Pierre. Il y a laissé maintes notes adressées à son épouse. Écrites au crayon dans la marge. Alors que je tournais les pages, je faisais mienne leur intimité, leurs souvenirs, leurs sentiments. Peu à peu, dans l’élan de la lecture, j e m’immisçais dans les moindres réflexions qu’avaient eues Pierre pour Louise (c’est ainsi qu’elle se nomme) lorsqu’il parcourait les lignes du livre. Tout comme moi. Sauf que moi, je n’ai personne chez moi. Lentement, il me semble tomber amoureux d’une chimère, d’un nom pour lequel je n’esquisse aucun visage.
« Lave bien tes mains avant de passer à table, me dis-tu en souriant » ou encore « Rentre vite te mettre au chaud, il commence à pleuvoir, m’avais-tu crié de la fenêtre de la cuisine alors que je travaillais la terre ». Tels sont les commentaires qui m’attendrissent.
Le livre de Stendhal est devenu une relique. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente ou qu’il grêle, je m’oblige tant bien que mal à le protéger. Il ne faut surtout pas l’abîmer. Et puis cela me force à me mettre à l’abri. Bien qu’on me propose souvent une cigarette, Louise assurait qu’il était mauvais de fumer. Alors je continue de m’abstenir. Ainsi je ne risque pas de brûler le coin d’une page avec les cendres et mon souffle n’en est que meilleur lorsque je dois courir pour sauver ma peau. Je suis les conseils d’hygiène à la lettre. Je nettoie méticuleusement mes ongles avec la pointe de mon couteau. Je rase de près aussi. Malgré le froid, il m’arrive même de me frictionner torse nu sous la pluie. Les autres pensent que je perds la tête. Après tout c’est peut-être le cas, mais j’ai une raison de rester en vie. Plaire à Louise. J’en suis définitivement amoureux. Oserais-je le lui avouer à mon retour ? Ne craindrais-je pas de salir la mémoire de mon ami Pierre ? Pour l’instant je l’ignore. Je me contente, le soir, près du feu, d’imaginer Louise danser dans les flammes. Elle aime danser ; C’est si joli une femme qui danse.
J’associe maintenant chaque page à un trait de caractère de Louise. Je la connais presque par cœur. Et c’est là qu’elle est maintenant. Dans mon cœur.
Jour et nuit j’essaie de deviner ce qu’elle penserait de ce que je vois. Devant le rire amer des soldats, je l’entends, elle et sa poésie qui disent qu’il faut beaucoup de rire, et d’humour, pour sécher le sang et les larmes versés. Ma journée est parsemée des souvenirs que je me suis appropriés. Ils surgissent dans mon esprit, imprégnés d’une scène du livre, que je récite, rêveur, en pensant à elle. Le grain du graphite s’est distillé dans mon sang, je l’aime.
Je vais lui écrire une lettre. Pour tout lui expliquer.

22 février 1916, soit un mois après que j’ai envoyé ma lettre :

Louise ne me répondra pas. Avoir réécrit mille fois ma lettre n’aura rien changé, je l’ai brusquée. Elle qui est si fragile, si sensible. Elle ne me répondra jamais.
Ce matin le général a ordonné une attaque. Mais les choses sont différentes. L’entrain qui m’anime d’habitude, l’adrénaline qui envahit mon corps, tout a disparu. Le retour à la réalité est si douloureux. Louise ne m’aimera jamais. Tout est réduit à néant. Je n’ai plus rien. Plus aucune raison de rentrer chez moi. Et maintenant j’ai peur. Je suis en colère. Furieux d’avoir sombré dans une idylle impossible. Mais bon sang qui suis-je, moi qui croyais tout savoir, mais qui n’ai rien ? Je suis fou et je suis triste.
Pour cette bataille, je laisse derrière moi "Le Rouge et le Noir", avec une douleur dans la poitrine. Les yeux larmoyants, je jette un coup d’œil vers mon livre. Intacts les souvenirs affluent mais je m’empresse de les repousser. Ça fait trop mal. Je saisis mon arme sans conviction et je tremble cette fois. Au-dessus de ma tête le tonnerre des bombardements du no man’s land est plus près que jamais. "Quand on se reverra mon amour, nous rirons ensemble de tout cela". Mais cela n’arrivera pas, je songe. Parce que tu l’aimes lui, pas moi. Aujourd’hui, c’est en homme perdu que je livre mon dernier combat.

23 février 1946, infirmerie des tranchées, antre de la mort :

L’explosion m’a heurté de plein fouet. Je .... je ne sens plus mes jambes. Je crois que je les ai perdues. Je m’enfonce lentement dans les abysses. Je grelotte de froid. Des gouttes de sueur perlent dans mes yeux. Un brave soldat m’a ramené dans les tranchées. On a posé mon livre près de moi. J’écris avec les forces qui me reste. C’est ici même que Pierre est mort. Ici, qu’il m’a donné son livre. ici que tout a commencé. Ici que tout va finir. Dans mon esprit s’entrechoquent les images de l’explosion. Louise qui dans dans les flammes, moi me lavant sous la pluie, Pierre qui expire, des pages qui défilent.

Quelqu’un entre dans l’infirmerie. J’ai reçu une lettre ce matin. Mon cœur s’emballe. Louis m’a répondu. "J’ai beaucoup pleuré pierre. Il me manque énormément. Je l’aimais tant. Personne ne le remplacera. Et pourtant, Jean, vos mots m’ont émue. Vous semblez si bien me connaître, comment cela se fait-il ? Je doute que Pierre vous en ait tant raconté à mon propos. Vous me surprenez M. Desoiseaux. Avant vous personne ne m’avait écrit comme vous l’avez fait. Avec finesse et légèreté. Je ne puis rien vous promettre mais, si vous l’acceptez, je vous invite à poursuivre nos échanges. J’espère ne pas vous choquer par ma spontanéité. Mais que dis-je, vous me savez déjà ce défaut. Bien amicalement et à très bientôt. Louise."
Mes yeux s’embuent de larmes. Quel idiot je fais.Cela n’a plus d’importance. Je vais mourir en paix. Juste brisé de laisser Louise sans réponse. Et puis, non, elle a le droit de savoir. Je dicte mes mots au commis de guerre, qui s’exécute. Dans ma lettre j’explique tout. Et je demande à ce que son livre lui soit rendu, ainsi que son carnet.
Maintenant les battements de mon cœur se calment. Ma respiration se ralentit. Je laisse flotter un sourire sur mes lèvres en pensant à Louise. Le froid traverse ma peau et me ronge les os. Il est le prédateur, je suis la proie. Mais je suis serein. Tout va bien. Je vais rejoindre Pierre, ma famille, et derrière moi je laisse quelqu’un qui ne m’oubliera pas. Alors je m’abandonne aux ténèbres qui me gagnent.
Après tout, les éclats d’obus ne font que des bleus.

2ème prix

S NS 211

La colombe et le papillon

Elle me tournait le dos. Encore une fois, elle avait gravi la pente menant au sommet de la falaise en courant. Évidemment, elle m’avait distancé dès les premiers mètres. Elle devait être là depuis dix bonnes minutes déjà. Je tentais laborieusement de reprendre mon souffle, attendant pour m’approcher d’elle. Elle savait sûrement que j’étais enfin arrivé. Elle devait sentir ma présence et elle m’avait forcément entendu haleter comme l’asthmatique que j’étais. Je devinais, même si je ne pouvais pas voir son visage, qu’elle était dans une espèce de transe. Les yeux perdus dans le vague, insensible à la beauté du coucher de soleil sur la mer, bien qu’elle eût pu se damner pour y assister tous les soirs. Je commençai à avancer vers elle, tout doucement, pas après pas. Je n’étais plus qu’à quelques centimètres d’elle. Alors, je levai ma main, la posai avec légèreté sur son épaule et la laissai glisser le long de son bras, pour attraper la sienne. Elle sursauta et se retourna vivement. Un instant, je crus qu’elle pleurait, mais sa bouche me sourit. En revanche, son regard semblait s’être encore perdu dans la contemplation d’horribles choses qu’elle seule voyait et dont elle ne me disait jamais rien. J’avais essayé, une fois, de la faire parler, mais elle s’était enfermée dans un silence de trois jours. Depuis, je respectais ses moments d’égarements. Mais aujourd’hui, je sentis que jamais elle n’avait autant vogué sur ses pensées. Elle semblait être arrivée à une conclusion.
Elle me dit de m’asseoir, d’un ton ferme que je ne lui connaissais pas. Je m’installai donc sur l’herbe fraîche de notre promontoire. Elle se laissa tomber à côté de moi. Nous restâmes ainsi quelques instants. J’appréciais la caresse du vent dans mes cheveux, les yeux mi-clos, quand je l’entendis soupirer, comme ci ce qu’elle s’apprêtait à dire lui demandait un effort surhumain :
« Wil, tu penses qu’il y a quoi, après la mort ? »
Je ne m’attendais pas à une question comme celle-là.
« Je ne sais pas, pourquoi ?
- Ooh, juste comme ça... Tu sais, moi je crois que l’on devient une étoile et que l’on peut veiller sur les gens que l’on aime depuis le ciel.
- Mais c’est parfaitement incompatible avec les lois qui régissent notre univers.
- Ce que tu peux être terre à terre... J’ai bien le droit de rêver non ?
- Oui, bien sûr que tu as le droit d’imaginer tout ce que tu veux. Mais ce n’est pas une raison pour oublier la vie réelle.
- La vie réelle, mais qu’est-ce que ça veut dire ?! , s’insurgea-t-elle. Chaque jour, des gens meurent, parce qu’ils font la guerre, ils se battent pour défendre une cause dont ils ne se souviennent même pas. Des personnes étalent leur richesse, sans se soucier de la misère qui les entoure. Et nous, le commun des mortels, on suit, on ne sait pas pourquoi et on est bien content de retrouver sa petite famille, son petit lit, dans sa petite maison, après avoir travaillé toute la journée sans trouver de but à ce que l’on fait, on recommence le lendemain, et on se croit grand ! Et ce serait ça, la vérité ? »
Qu’elle était belle quand elle s’énervait, ses mains brassant l’air comme si elle haranguait une foule en délire, les sourcils froncés sur la tempête qui faisait rage dans ses yeux.

« Je n’ai jamais dit que notre monde était bon, loin de là. Mais parfois Paloma, j’ai l’impression que tu crois un petit peu trop en tes rêves de paix et de bonheur pour l’humanité.
- Que veux-tu Wil, j’ai toujours cru que je me devais de changer le monde.
- Je pense juste que tu confonds « essayer d’améliorer le monde » et « le transformer en un monde idéal », qui au final, n’aurait sûrement plus rien d’humain.
- J’ai bien conscience de cela. Nous n’avons pas tous la même conception de la perfection. Et à force de vouloir chercher notre perfection, on finit toujours par tout gâcher, et on ne trouve que destruction. »
Soudain, comme si Paloma voulait absolument changer de sujet et que la conversation que nous venions d’avoir n’avait aucune importance, elle éclata de rire et me lança :
« Wil, tu es un vrai papillon. Tu butines les fleurs de la vie. Tu sais qu’elle est courte, mais belle et précieuse. Et tu sais en profiter. Mieux que moi. »
Elle se pencha vers moi et m’embrassa langoureusement.
« Excuse-moi, murmura-t-elle.
- De me témoigner ton amour passionné ? me moquai-je.
- Non, ça, tu as plutôt intérêt à apprécier... Non je voulais dire, excuse-moi de... t’embêter avec mes projets fous, et merci de me remettre dans le droit chemin quand... je m’en écarte. Tu comptes beaucoup pour moi. »
Et pour m’empêcher de répondre, elle m’embrassa à nouveau. « Et toi pour moi aussi. » pensai-je très fort. Je fermai les yeux pour profiter de l’instant. Ses doigts me chatouillèrent la nuque, et elle repoussa mes épaules. Je ne résistai pas, et me retrouvai allongé dans l’herbe. J’attendais, comme un enfant impatient de déballer ses cadeaux au matin de son anniversaire. Un frisson me parcourut le dos, et n’y tenant plus, j’ouvris les yeux, m’attendant à voir Paloma au-dessus de moi. Je ne vis que le ciel bleu nuit. J’entendis Paloma crier mon nom, et puis le bruit caractéristique d’un corps qui s’écrase sur les rochers avant de rouler dans l’eau, quelques dizaines de mètres en contrebas. La première étoile s’alluma.
Je ne sais pas combien de temps je restai là, étendu sur la falaise, à vider toutes les larmes de mon corps. Après cette nuit-là, jamais plus je ne pleurai. Il faisait jour quand je redescendis vers le village niché dans la baie. Je marchais tout doucement. Cela ne servait à rien de se dépêcher. Plus personne ne m’attendrait en bas, avec un sourire ironique, les bras croisés et le pied martelant le sol d’impatience. L’idée que Paloma avait prémédité son... suicide me traversa l’esprit. J’avais été trop idiot pour croire qu’elle arriverait à renoncer à ses rêves. Je n’avais pas su veiller sur elle et elle était morte. Je ne ferai pas rechercher son corps, espérant que la mer ne le recrache pas. Elle aimait trop la nature pour finir enfermée dans un cercueil. Oui, la mer comme dernière demeure, et aucune tombe sur laquelle des gens viendraient pleurer, c’était sûrement ce qu’elle voulait. Elle se fondrait dans l’océan, pour l’éternité. Un oiseau blanc fila dans le ciel. Ce n’était pas une de ces mouettes arrogantes. Alors, peut-être, une colombe ? Je compris alors que Paloma était encore vivante. Vivante dans ma mémoire, dans mon cœur, bien sûr. Mais surtout vivante dans chaque minuscule particule de l’herbe que je foulais, de l’air que je respirais, du monde qui m’entourait. Plus vivante que jamais elle n’aurait pu l’être. Je souris à la vie qui n’avait pas le temps d’attendre et je la rattrapais en courant.

3ème prix

C. D. 1S4

« Au cœur de la nuit »

Son sac était plein. La rue déserte. Il guettait cette maison depuis des semaines, et il avait eu raison. Ce qu’il avait trouvé à l’intérieur était bien au-dessus de ces espérances. C’était le soir de Noël qu’il l’avait remarquée. Elle était la demeure la plus brillante de la grande rue, la plus vivante. Attiré par tout cela, Tom s’était discrètement faufilé dans le jardin et, caché parmi les ombres, il s’était assis sous la fenêtre du salon, dos au mur. Et il avait écouté. Il avait écouté une femme appeler sa famille à table, un homme faire une prière avant d’entamer le repas. Il avait aussi entendu des enfants demander quand est ce qu’ils pourraient ouvrir leurs cadeaux. Des rires. Il en avait entendu tellement en une si courte soirée. Et il était resté là, assis dans la neige, dans le froid, dans l’ombre, jusqu’à ce que les lumières de la maison ne s’éteignent, jusqu’à ce que la famille s’endorme. Depuis, il l’avait surveillé , jusqu’à ce qu’il connaisse la maison et la vie de cette famille par cœur simplement en restant sous cette fenêtre durant chaque dîner. Et ce soir, alors que Monsieur était une nouvelle fois à l’autre bout du monde pour le travail, que Madame dépensait une fortune durant la nocturne mensuelle de la Galerie Commerciale du Centre, et que les enfants étaient chez leurs grands-parents, Tom avait pu rentrer dans la maison. Après avoir désactivé l’alarme (Madame en avait dévoilé le code un soir à ces enfants qu’elle considérait désormais comme assez grands pour "connaître des choses d’adultes" avait-elle dit), il était enfin entré. Son sac vide sur l’épaule, il s’était déplacé dans la maison comme s’il y avait grandi. Il en connaissait chaque recoin, chaque cachette. Le faux fond de la boîte à bijou de Madame qui renfermait ces biens les plus précieux, le petit coffre derrière le tableau du salon qui gardait quelques petites centaines d’euros que Monsieur gardait "pour une question de sécurité"…etc. Malheureusement, Madame ne devait plus avoir assez d’argent sur son compte et avait dû venir se servir avant de partir pour le Centre car Tom ne trouva qu’une petite cinquantaine d’euros. Quant aux bijoux, il ne saurait qu’en faire, s’il voulait les revendre, il attirerait l’attention sur lui, et il ne connaissait pas assez bien le marché noir pour s’y risquer. Trop dangereux. Et puis, ce n’était pas cela qu’il était venu chercher. Il lui fallait passer par la cuisine. Il en avait vidé les placards, pris les aliments qui se conservaient le plus longtemps, les conserves, les paquets de gâteaux... Il y avait trouvé un briquet, une lampe de poche. En ouvrant le tiroir à ustensiles, un grand couteau de cuisine s’était présenté à lui. Il avait hésité. Finalement, il avait saisi un couteau suisse, plus petit certes, mais qui lui serait sans doute plus utile. Après avoir récupérer les dernières choses qu’il considérait comme indispensable, il avait regardé l’heure. 22h45. Si ces calculs étaient bons, Madame et les enfants devaient être de retour à 23.00. Il s’était donc dirigé vers la porte d’entrée, avait remis l’alarme et était reparti comme il était venu à l’exception de son sac qui, désormais, était pleins. Il avait atteint son objectif, et en était satisfait. Avec ce qu’il avait dans son grand sac en toile, il allait pouvoir se nourri pendant quelques semaines, un mois peut être ? Avec l’argent, il pourrait peut-être s’offrir une chambre d’hôtel le temps d’une nuit. Il sourit à cette pensée. Depuis combien de temps n’avait-il pas dormi dans un véritable lit ? Douché dans une véritable salle de bain ? Après une heure de marche dans le labyrinthe citadin, il arriva au pied du hangar. Un vieil hangar rouillé, presque abandonné tant l’activité manquait, au bord du fleuve. C’était insalubre, dangereux. Et c’était chez lui. Cela faisait désormais quatre ans qu’il se refugiait ici, dans une partie éloignée du grenier, et personne ne l’avait jamais découvert. Il rejoignit son antre, posa son sac, et s’allongea sur l’amas de couverture miteuse qui lui servait de lit. Il aurait pu choisir n’importe quelle autre pièce du grenier mais il avait pris celle-ci. Il avait choisi celle-ci, car ici, il pouvait voir le ciel. Une partie du toit du hangar s’était effondré, laissant apparaitre une toute petite partie de cette immensité. Chaque nuit, lorsque le ciel était dépourvu de nuages, il s’étendait là, et regardait les étoiles jusqu’à ce que le sommeil le gagne.

Comme chaque matin, Tom fut réveillé par les premiers rayons du soleil. Habituellement, il n’aimait pas sortir en plein jour. Il n’aimait pas les regards des gens sur lui, il avait peur d’être repéré. Mais, il avait remplis son objectif en pénétrant dans la maison de la grande rue. Il fallait désormais trouver une prochaine cible, car la nourriture qu’il avait, aussi suffisante soit elle pour les prochaines semaines, ne durerait pas éternellement. Il prit alors un vieux pull à capuche qu’il avait trouvé, abandonné, ainsi qu’une casquette que le vent avait amené jusqu’à lui il y a quelques temps, un paquet de gâteaux secs et il sorti. Il marchait, les mains dans ces poches, la tête baissée, le visage dissimulé par son pull et sa casquette. Il se dirigea vers le parc du centre de la ville. Il était encore tôt, il n’y avait presque personne, mis à part des hommes et des femmes en tenue de travail aux pas pressés, des joggeurs courageux, des ivrognes égarés. Il s’assit sur un banc, à l’ombre d’un chêne, et il attendit. C’était comme ça qu’il repérait ces cibles. La maison de la grande rue avait été une exception. Avant cela, il restait assis sur ce banc, il regardait les gens passer et lorsque que quelqu’un attirait son regard sans aucune raison apparente, alors il suivait cette personne jusque chez elle et, comme pour la maison de la grande rue, il l’observait pendant quelques nuits puis finissait par rentrer. C’était ainsi qu’il vivait depuis 4 ans, seul. Il passa sa journée sous le chêne à observer mais ne vit rien, personne n’attira son attention. Il mangea quelques un des gâteaux qu’il avait pris, lut le journal de la veille qui avait été laissé sur le sol. C’était une belle journée. Le ciel était si dégagé qu’aucuns nuages ne lui cacherait la vue de ses étoiles ce soir. Il quitta le parc alors que le soleil avait déjà disparu derrière l’horizon depuis une petite heure. Il n’y avait plus dans le parc que des hommes et des femmes en tenue de travail aux pas lourds, des joggeurs téméraires et des ivrognes égarés. Mains dans les poches et tête levé, il ne craignait plus le regard des autres. Il faisait nuit désormais. Quelque part au lointain, il pouvait entendre la circulation tardive du centre-ville. Mais ici, dans les ruelles sombre et oubliées de la zone industrielle, les seuls bruits qu’il pouvait entendre étaient ceux de ces pas, de sa respiration…de quelqu’un qui trébuchait. Il y avait quelqu’un d’autre. Son cœur fit un bond. Il n’y avait pas d’habitation dans cette zone, et seulement de rares travailleurs durant la journée. Mais pas à cette heure-ci. Il n’avait rien sur lui pour se défendre, même pas le petit couteau suisse. Lentement, il se retourna prêt à faire face à son adversaire. Personne. Il ne vit personne dans la ruelle, rien que des bennes, certaines alignées contre les murs, d’autres renversées sur le sol. Il y avait quelqu’un, il en était absolument certain. « Je sais que vous êtes là. Sortez ! Mais faites attention, je suis armé. Fichez le camp avant que je ne vous attrape » S’écria-t-il. Alors que son ton se voulait convainquant, sa voix, qu’il utilisait peu de manque de personne à qui parler, tremblota. Aucun mouvement. « Je vous préviens, si vous ne sortez pas, c’est moi qui vient vous chercher ». Cette fois ci, il réussit à garder une voix claire. Rien ne bougea. Il était sûr d’avoir entendu quelque chose pourtant…Un chat peut être ? Ou est-ce lui qui entendait des voix ? Il devenait fou…Il se retourna pour continuer son chemin vers le hangar. C’est après quelques pas qu’il l’entendit de nouveau. Ce qu’il avait pris pour un trébuchement était un coup contre une benne. Il fit rapidement demi-tour et commença à chercher derrière chaque benne. Rien. Il ne trouvait rien. Il n’avait pas halluciné pourtant…si ? Il se pinça le bras. Oui, il était bien éveillé. Mais qu’est ce qui n’allait pas chez lui ?! Enervé, frustré, il donna un violent coup de pied dans la dernière benne de l’allée. Contre toute attente, il entendit une plainte étouffée sortir de celle-ci. Doucement, Tom s’approcha de la benne, saisi le couvercle et le souleva. Le noir de la nuit ne laissait ressortir aucune forme distincte, cependant, une voix émergea de ces ténèbres : « Ne m’fais pas d’mal s’teu plait. » Tom recula, surpris. « Sors de là. » Lui ordonna-il. Il entendit de nouveau ce bruit de coup contre le plastique des bennes, beaucoup plus fort cette fois ci, il n’y avait plus aucune raison d’être discret. Quelques secondes après, il se tenait devant lui. Un garçon d’une tête de moins que lui. A vu de nez, le môme ne devait pas avoir plus de 13ans.
- Je te laisse partir pour ce soir, gamin. Mais si je te recroise, je ne serais pas aussi clément, dit Tom en reprenant le chemin du hangar.
-J’veux bien partir moi…Mais j’ai nul’part où aller.
Tom arrêta de marcher. Il expira un grand coup. Deux possibilités se présentaient à lui. Soit il continuait son chemin en le laissant ici, soit…
- Suis-moi, gamin.
Il ne savait pas pourquoi il l’emmenait chez lui. Durant le reste de la route jusqu’au hangar, le môme ne disait rien. Il suivait Tom, sagement.
-Qu’est-ce que tu fais dehors à cette heure-là, gamin ?, demanda Tom.
-C’est là qu’je vis.
Un silence. Ils venaient d’atteindre le hangar. Tom monta au grenier, suivi du petit. Sans parler, Tom lui indiqua les couvertures, ainsi que le garde-manger d’un signe de la main. Même si le grenier n’était éclairé que par la lumière de la lune, il put voir les yeux du petit s’agrandir la vue de la nourriture. Du regard, il chercha l’accord de Tom. Ce dernier hocha la tête et le môme se précipita vers le paquet le plus proche. Pendant que le petit se nourrissait, Tom s’étendit sur ces couvertures, et regarda le ciel. Dégagé, comme il l’avait prévu. Alors qu’il commençait à se perdre dans le ciel nocturne, et que ces paupières tombaient doucement, il sentit un mouvement à côté de lui. Il n’ouvrit pour autant pas les yeux.
-Moi c’est Mathéo, et toi ?, lui demanda-t-il.
-Tu n’as pas besoin de connaitre mon nom, gamin. Je t’héberge cette nuit, mais demain dès que tu te réveilles, tu retournes d’où tu viens.
Sur ce, Mathéo ne répondit pas et Tom s’endormit, les yeux pleins d’étoiles.

Le lendemain, alors qu’aux premiers rayons de soleil Tom avait ouvert les yeux, le petit dormait toujours à points fermés. Il ne le réveilla pas. Et parti de nouveau passer la journée sur le banc. Et de nouveau, personne n’attira son attention. Alors il rentra à la nuit tombée. Lorsqu’il pénétra dans le grenier, il remarqua instantanément la disparition de son sac en toile qui se trouvait normalement en face de l’entrée. « Sale petit c… ! » commença-t-il. Il se stoppa net. Au milieu des couvertures se trouvait Mathéo, endormi. Tom fronça les sourcils. Il regarda l’ensemble de la petite pièce. La nourriture était rangée contre le mur opposé, les couvertures sur lesquelles le môme dormait étaient pliées, et il lui semblait même voir moins de toiles d’araignées dans les charpentes. Il arrêta son regard sur le visage de Mathéo. Il paraissait si tranquille, si apaisé, si jeune. Imperturbable. En soupirant, Tom se glissa à ces côtés, sous l’ouverture du toit. Ces étoiles étaient toujours là. Toujours aussi belles, aussi brillantes. Demain, le môme partirait. Il ne pouvait pas rester ici.

Le jour qui suivit se déroula comme les autres. Seulement, lorsque Tom rentra le soir, le môme était toujours là, éveillé. Alors que Tom allait lui demander de partir, le petit le devança :
-J’ai fait à manger. C’est p’t’etre pas très chaud, mais ç’doit s’manger. C’pas facile d’chauffer les conserves ‘vec un briquet.
Pris au dépourvu, Tom s’assit en face de lui sur le sol sans ne rien dire, saisit sa conserve et commença à manger. Ainsi se déroula le repas, l’un en face de l’autre, chacun une conserve à la main avec pour seul bruit l’aluminium qui craquait sous la pression de leurs doigts.
-M’suis enfui d’la famille d’accueil où j’étais.
Tom leva son regard, et regarda Mathéo dans les yeux. Une larme roulait sur sa joue.
-C’va faire quatre mois qu’chuis parti. J’pouvais pas rester là-bas. Il m’battait tout le temps, tout le temps. J’veux pas y retourner.
Tom continuait à manger, le visage sans expression.
-Quand j’t’ai vu sortir d’la grande maison, là y’a qu’ques jours, j’me suis dit qu’tu pourrais m’aider. T’es comme moi, toi hein ? T’es un vagabond tout seul ? C’quoi ton histoire à toi ?
Tom posa doucement sa conserve sur le sol. Se leva, parcourut lentement les quelques mètres qui le séparait du petit, s’accroupi devant lui et lui dit d’une voix grave et posée en le regardant droit dans les yeux :
-Tu me connais pas, gamin. Tu n’as absolument aucune idée de qui je suis. Et je ne t’autorise pas à me comparer à toi. Dès demain, je ne veux plus te voir ici, compris ? J’fais pas baby-sitter. Et mon histoire, jamais tu la connaitras.
Il se releva, et s’allongea sous les étoiles. Mathéo ne bougea pas pendant quelques minutes, puis, vint s’allonger à ces cotés.
-C’beau, hein ? Les étoiles, chuchota Mathéo. Elles ont toutes un nom. Et même que certaines forment des conspirations.
-Constellations, soupira Tom.
-Ah, oui, c’est ça. T’les connais, toi ?
-Non. Dors, gamin.
Et ils s’endormirent.

Comme les trois jours précédents, Tom retourna au parc aux premières lueurs du jour. Cette fois-ci cependant, il avait légèrement secoué l’épaule du petit avant de partir et lui avait glissé à l’oreille qu’il devait quitter le grenier aujourd’hui. Il passa de nouveau la journée assis sur le banc, mais ne vit rien. Il allait devoir trouver une solution rapidement car héberger le petit pendant trois jours lui avait fait baisser ces réserves plus vite que prévu. C’est donc pensif qu’il rentra du parc. En arrivant dans le grenier, il trouva le petit, à plat ventre sur le sol, entouré de conserves. Il entendait un étrange raclement.
-Je t’avais dit de partir, dit Tom d’un ton le plus calme possible.
Mathéo sursauta, mais ne se retourna pas pour autant.
-J’sais, mais attends qu’j’ai fini.
Tom ne compris pas, mais ne bougea pas. Il s’assit sur les couvertures, et patienta. Il observa le môme. Le ciel était couvert ce soir, Tom n’arrivait pas à bien voir ce qu’il faisait. Mais il entendait des bruits de raclures, de froissement d’aluminium. Plus d’une heure plus tard, Mathéo se releva et se tourna vers Tom. Il parcourut en quelques pas la distance qui les séparait, saisi sa main et lui dit « Viens ». Tom ne sait pourquoi il avait attendu, mais il l’avait fait et ne le regretta pas. Mathéo activa la lampe torche et la pointa sur le sol. Tom ne savait que dire. Il voyait ses étoiles sur le parquet de son grenier. Le petit avait incrusté de petits bouts d’aluminium dans le bois pour reproduire son ciel, ses étoiles. Certaines d’entre elle étaient reliées par des traits gravés sur le sol. Tom compris que c’était les fameuses constellations. Il tourna son regard vers Mathéo, qui lui fixait toujours le sol.
-J’me suis permis d’prendre ton couteau suisse et les conserves vides. J’ai vu à quel point t’les aimais, les étoiles. Et j’voulais qu’tu puisses les voir même quand le ciel il est couvert. J’ai appris tout ça dans ma famille avant celle que j’ai fuis. C’était juste un monsieur t’seul. S’appelait Lucien. Un ancien astrologue. Du coup, il m’a appris pleins d’choses sur le ciel. Dont les conspi..constellations, pardon. Mais un jour, il est parti en maison d’retraite et j’pouvais plus rester ‘vec lui. Mais les étoiles elles m’font toujours penser à lui, et tout c’qui m’a appris j’le connais encore.
Tom restait sans voix, fixant son sol étoilé.
-T’inquiète pas que j’vais m’en aller tout d’suite. Merci pour tout.
Alors que Mathéo quittait le grenier, Tom lui lança :
-Gamin ! Reste avec moi. Si tu me parles des étoiles, je te parlerais de moi.
Mathéo se retourna, un sourire fendit son visage. Ce gamin, il était comme lui. Un vagabond.
-Et, au fait, moi, c’est Tom.