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Par : CDI
Publié : 4 juillet 2013
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Vierge de sang, vierge de fer

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L. D. 1L1

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Vierge de sang, vierge de fer

Inspiré de faits réels.

Krisztina courait à en perdre haleine, ses petits pieds nus s’enfonçant profondément dans la neige fraîche, qui avalait ses jambes jusqu’à la cuisse. Son jupon trempé était lourd et la ralentissait, et sa robe déchirée laissait deviner sa poitrine d’albâtre, parfaite, mais elle ne s’arrêtait pas, trop apeurée pour jeter le moindre coup d’œil derrière elle. Les grognements bestiaux des chiens et la crainte de sentir leur souffle chaud contre son dos l’en empêchaient.

Les branches de pin lui fouettaient le visage, les racines épaisses masquées par le profond tapis blanc la faisaient trébucher. La nature ne lui laissait aucun répit. Son oreille droite écorchée par l’écorce rugueuse d’un tronc ruisselait de sang, si bien que plus aucun son ne lui parvenait. Pas même les hurlements des loups, au loin.

Des larmes tombaient de ses yeux, gelant avant même de s’être détachées de ses cils blonds et fins. Elle ne pouvait plus continuer. Son épuisement était total. La seule crainte de ce qui la poursuivait avait alimenté sa force, mais même les ressources les plus impressionnantes avaient leurs limites. Les pas de l’homme se rapprochaient. Elle l’entendait patauger dans la neige et rameuter ses chiens avec peine. Elle jeta un coup d’œil paniqué autour d’elle, recherchant désespérément un terrier, une branche feuillue, n’importe quoi qui puisse la cacher du Nain. Son regard tomba sur un trou noir et inquiétant entre les racines tentaculaires d’un immense chêne. N’hésitant plus, oubliant la crainte que lui inspiraient les ténèbres, elle rampa dans la petite galerie, se pelotonnant sur le lit d’aiguilles de pin au milieu des odeurs d’humus et de terre.

Tremblante de froid et de peur, elle serra ses genoux contre sa poitrine, s’enveloppant dans les derniers lambeaux de sa robe. Sa main aux ongles noirs, bleuie par le froid, fouilla la mousseline et la soie, cherchant le dernier souvenir qui lui restait de sa famille. Elle en extirpa avec soulagement un petit médaillond’or, orné d’un blason gravé dans le lourd métal. Ses armes. Celles des Vörökdöklès.
Elle enfouit son visage entre ses mains, luttant pour retenir le sanglot qui lui montait à la gorge. Pourquoi elle ? Pourquoi ce destin abominable devait-il la frapper, elle, l’unique fille d’une famille peu connue de la petite noblesse hongroise ? L’horreur des faits était telle que toutes les réponses qu’elle pouvait trouver s’obscurcissaient peu à peu dans son esprit.
Le sommeil commençait à l’envahir, mais elle ne voulait pas s’endormir, toute engourdie par le froid qu’elle pouvait l’être. Dès qu’elle fermait les yeux, des éclairs de ce qui s’était passé ces derniers jours l’électrisaient, la paralysaient dans son désespoir. Elle revoyait tout. Comment son père l’avait envoyée apprendre l’étiquette au château de Čachtice, comment les serviteurs l’avaient accueillie avec bienveillance. Comment le bonheur avait semblé luire au-dessus d’elle et de sa famille. Comment une paisible nuit d’hiver s’était soudain transformée en cauchemar.
Tandis qu’elle sombrait dans une inconscience agitée, des visions fulgurantes lui revenaient soudain à l’esprit, prenant peu à peu possession d’elle.

D’autres filles l’entouraient. Des dizaines et des dizaines d’autres filles. Elle les sentait frissonner autour d’elle, leur parfum de peur aux nuances de soumission plus insupportable encore que l’odeur de la mort qui semblait embaumer l’air. Les faibles rayons de lune, filtrés par une étroite meurtrière, éclairaient les jeunes visages effrayés, les peaux blafardes, les yeux agrandis par la crainte. Krisztina voyait des paysannes se serrer contre des filles de commerçants, mêlées à quelques nobles comme elles. Toutes les classes sociales se trouvaient mélangées, leur ravisseur certainement indifférent à leurs origines. Mais qui était-il pour ignorer ces convenances ?
Les regards évitaient de se croiser, trop inquiétés par l’idée de l’incertitude et de l’incompréhension qui se reflétaient chez chacune d’entre elles. Le silence était lourd et moite, seulement brisé par quelques sanglots et les battements des cœurs, qui semblait résonner contre les pierres froides des murs. Personne ne parlait, et personne n’osait. Même la simple esquisse d’un geste paraissait déplacée parmi toutes les jeunes filles qui retenaient leur souffle, par une peur absurde de représailles. Après tout, celui qui les avait enlevées pouvait être capable de tout.
Krisztina s’assit prudemment sur le sol couvert d’une paille mêléeà des crottes de rongeurs et de petits os. Une autre fille, qui semblait avoir son âge, s’accroupit près d’elle et passa son bras sous le sien. Elle répondit à son étreinte inquiète, et interrogea anxieusement du regard la jolie frimousse aux yeux verts qu’encadrait une épaisse crinière de cheveux roux.
-  Que faisons-nous toutes ici ? chuchota Krisztina à son oreille.
-  Nous l’ignorons, lui répondit sa compagne, sans hausser la voix. Des nouvelles sont acheminées dans ce souterrain presque tous les jours. Les seules personnes qui nous sont données à voir sont les serviteurs, mais il nous est ordonné de ne jamais leur adresser la parole… Je me nommeRebeka, ajouta-t-elle après un silence.
Krisztina saisit sa main et la serra fort, ne sachant si, par ce geste, elle tentait de réconforter son amie ou sa propre personne. Son poing crispé sur les petits doigts fins de la jeune fille semblait ne jamais avoir exercé pareille pression. Rebeka, dont le regard restait fixé sur ses jointures livides, leva vers elle des yeux embués de larmes. Elle se jeta soudain dans ses bras et, le visage enfoui dans sa poitrine, laissa ses pleurs se déverser à loisir sur les précieux tissus.
-  Je ne veux pas mourir, ne cessait-elle de répéter, la voix chevrotante, un affreux rictus enlaidissant son délicat visage.
-  Ne vous inquiétez pas, tout va bien aller, lui murmurait Krisztina en caressant ses beaux cheveux de feu. Tout va bien aller…

La jeune fille s’agitait dans son inconscience. Ses beaux traits fins se tendaient, et de temps à autre, sa bouche laissait échapper un gémissement plaintif qui brisait la monotonie des hurlements incessants du blizzard, au dehors. Entre ses doigts, le médaillon avait imprimé son emblème altier sur sa paume, comme si le petit objet lui insufflait son courage. En vain. La scène était encore trop fraîche, la gravure de ces images trop récentes dans le marbre de sa mémoire.
Ses lèvres se crispèrent à nouveau.
-  Rebeka… murmura-t-elle aux ténèbres. Non, pas Rebeka…

Le visage tourné vers la meurtrière, Krisztina comptait les étoiles, les yeux mi-clos. L’astre lunaire, haut et large dans le ciel, éclairait la peau de la jeune fille d’un faible rayon laiteux. Ses belles joues pleines à la teinte vermeille et ses petites lèvres pulpeuses avaient disparues pour laisser place à des traits anguleux, creusés, qui n’avaient plus rien à voir avec l’enfant aux formes opulentes d’autrefois.
Elle se roula sur le côté et replia ses genoux contre son ventre, tentant d’étouffer les gargouillements sonores de son estomac qui ne cessaient de résonner et importunaient ses voisines. Depuis combien de temps ne les avait-on pas nourries ? « Désire-t-on nous affamer ? pensa-t-elle avec désespoir. Est-ce pour cela que nous sommes séquestrées ici ? ». Tant de questions hantaient son esprit, tant d’interrogations qui ne pouvaient avoir de réponses. Son cerveau embrumé par la faim et la peur n’était même plus capable de raisonner.
Soudain, la lourde porte de chêne, l’unique issue de leur geôle, s’ouvrit avec fracas, la faisant sursauter. Les filles s’en écartèrent précipitamment en poussant de petits cris effrayés, telles des poules s’égaillant dans une basse-cour. Krisztina se redressa et s’adossa contre le mur glacé, jaugeant sans faire le moindre mouvement les serviteurs qui avaient fait leur entrée. Elle connaissait ce manège. Ils étaient déjà venus la nuit précédente, et encore avant. Quand ils repartaient, après avoir inspecté les allées de captives prostrées à leurs pieds, c’était toujours avec quelques-unes d’entre elles, sans qu’il n’y ait jamais de retours. Ils les emmenaient, dans un endroit ignoré de toutes. La plupart de ses camarades aimaient à rêver que c’était leur chemin vers la liberté, mais Krisztina avait un mal étrange à les croire.
Les trois personnages, deux femmes et un homme, passèrent devant elle sans lui accorder un regard. Elle en soupira de soulagement. Mais Rebeka… La jolie rousse semblait avoir attiré leurs attentions. La tête posée contre l’épaule de son amie, elle dormait paisiblement, la bouche légèrement entrouverte. La plus âgée des servantes chuchota un mot à l’oreille de sa compagne, qui acquiesça sans rien ajouter.
-  Celle-là, ordonna-t-elle à l’homme, un nain, qui leur arrivait à peine à la poitrine.
Krisztina le défia du regard de s’approcher. Le Nain posa sur elle des yeux contrits, qui témoignaient de son impuissance, et souleva son amie par le bras. Rebeka, les paupières lourdes et les membres flasques, se laissa emporter sans protestation.
-  Non, laissez-la !
Les têtes se tournaient dans la crypte, un murmure de surprise s’élevait autour la jeune fille qui se dressait devant les serviteurs. Ceux-ci restaient sourds à ses cris, lui tournaient le dos avec indifférence. La porte s’ouvrit devant eux, et ils s’apprêtaient à passer son seuil quand Krisztina attrapa l’épaule de son amie, tentant de l’attirer à elle.
-  Ne la touchez pas ! Vous n’avez pas le droit, vous…
La main de la vieille servante fusa dans l’air, et s’abattit sur sa joue dans un claquement sonore.
-  Ce n’est pas à vous de nous donner des ordres, petite impertinente.
Et la porte se referma lourdement, faisant trembler la voûte de pierres massives.

Krisztina se réveilla dans un sursaut. Elle tourna ses regards effrayés vers l’antre du terrier. Quelque chose, au dehors, l’avait tirée du sommeil.
-  Petite… Petite, n’ait pas peur…
Une sueur froide se mit à couler le long de son échine. Elle connaissait cette voix. « Non… Il m’a retrouvée ! ». Sa voix se brisa intérieurement. Elle pouvait même entendre le grondement des chiens qui guettaient sa sortie, comme si elle n’était qu’un vulgaire lapin apeuré. Son cœur battait la chamade au sein de son buste osseux, et son instinct lui dictait de se serrer contre le mur de terre, mais la terreur que lui inspiraient les monstrueuses bêtes et leurs crocs démesurés qu’elle imaginait déchirer sa chair de porcelaine la raidissait.
Une main apparut dans l’obscurité de sa cachette, petite et difforme. La jeune fille hésita, puis, ravalant sa crainte, la saisit prudemment. Sa paume, malgré le froid polaire de l’hiver, était chaude et ferme, et Krisztina ne put s’empêcher d’avoir confiance en ces doigts grossiers et rassurants. Après tout, elle les avait déjà crus précédemment.
Le Nain l’extirpa de toutes ses forces du terrier. Eblouie par la clarté de la nuit, ses yeux mirent quelques secondes avant de distinguer la silhouette trapue qui lui faisait face. Cependant, elle sentit très bien sa main qu’il porta à ses lèvres, pour y déposer un léger baiser.
-  Je suis désolé, demoiselle, murmura-t-il, ses paroles se perdant dans le souffle du vent. Désolé pour tout ce qui a pu se produire à l’encontre de votre personne.
Krisztina, gênée mais touchée par ses mots, ne sut que répondre.
-  Je ne vous en veux pas, finit-elle par dire après un silence. Vous m’avez aidée à m’enfuir. Merci, par ailleurs, d’avoir laissé cette porte ouverte. Et excusez ma fuite précédente, j’ignorais vos intentions à mon égard.
Il se détourna soudain, le visage baigné de larmes amères. La jeune fille pouvait entendre ses gémissements retentir dans la nuit. Quand elle voulut poser sur son épaule une paume compatissante, il se dégagea violemment. Elle recula d’un pas, choquée.
-  Pardonnez-moi, demoiselle. Mais c’est vous ou moi. Mon aide n’aura pas été utile, finalement.
Le lourd pommeau d’une longue dague s’abattit violemment sur le frêle crâne de Krisztina. Elle perçut même le craquement sonore de l’impact avant de tomber dans l’inconscience, qui lui remua l’estomac. Une unique phrase valsait incessamment dans ses oreilles.
-  Je ne fais que suivre les ordres, suivre les ordres, suivre…

Ce fut une voix sèche et autoritaire qui tira Krisztinades bras de Morphée, où elle était jusqu’alors profondément enfouie.
-  Pardonnez-moi, je n’ai pas voulu vous contrarier, je voulais simplement…
-  Tais-toi. Je t’ai assez entendu, immonde petit homme. Je n’ai pas le besoin ni l’envie d’écouter tes piètres justifications.
Elle grimaça, tant sa tête la lançait. Elle voulut porter ses doigts à son front, qu’elle devinait enduit de sang séché à l’odeur métallique qui lui faisait froncer le nez, mais quelque chose retenait son mouvement. A sa grande horreur, elle découvrit ses poignets enchaînés, étroitement serrés contre les bords de la cage à taille humaine qui la retenait prisonnière. Un faux mouvement de l’omoplate enfonça dans son dos une pointe d’acier, qui lui arracha un petit cri de douleur.
-  Notre invitée est réveillée, il me semble. Fais ce qu’il te reste à faire.
Un grincement sonore et inquiétant résonna dans l’air. Le couvercle du sarcophage de métal qui emprisonnait la jeune fille se refermait lentement sur elle. Krisztina finit par distinguer dans la pénombre d’autres pointes, placées pour atteindre les endroits stratégiques de son corps. Horrifiée comme jamais, seule la peur de mourir l’empêcha de tourner de l’œil. Soudain, le déclic se fit dans son esprit. Une vierge de fer. L’Ange de la Mort. « Oh mon Dieu… ».
Elle ferma les yeux, refusant d’admettre l’impossible, niant l’avancée impitoyable de la fin. Elle ne pouvait pas mourir. Pas ici. Pas maintenant. Sa conviction ne voulut pas s’ébranler, même alors que l’acier pénétrait sa chair, son sang et son énergie quittant sa frêle enveloppe. Sa peau devenait livide, la vie la quittait, tandis que le liquide vermeil s’écoulait lentement sur les barreaux de métal.
-  J’ai fait couler votre bain, Comtesse Báthory.