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Par : CDI
Publié : 4 juillet 2013
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Une ombre sur le mur d’en face

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M. Q.
1ère L-2

Une ombre sur le mur d’en face

Il faisait si chaud à Vérone, en ce début de septembre, que tous les volets des maisons étaient clos. Les femmes n’avaient plus le courage de mettre le nez dehors afin d’aller nettoyer leur linge au lavoir à l’angle de la rue Mazzanti, et les hommes, assis aux rares terrasses restées ouvertes, transpiraient à grosses gouttes, chemises fermées par respect des conventions, en jouant au loto. Quelques gamins pataugeaient, rieurs et enjoués, dans la fontaine face au café de la place Dei Signori. Le thermomètre, avoisinant les quarante degrés, menaçait d’exploser. Assis sur un tabouret branlant, un homme discutait avec un serveur bedonnant.

« Ce sera quoi pour toi, aujourd’hui ? Demanda le barman en essuyant un verre en cristal avec un torchon d’une propreté douteuse. J’ai des jus de fruits et des liqueurs, très frais… Et aujourd’hui, ce n’est pas du luxe ! Ajouta-t-il en jetant un coup d’œil fugace au soleil qui brillait par la fenêtre entrouverte.
-  Je n’ai pas envie de liqueur, répondit laconiquement Riccardo, au bout d’un certain temps de réflexion. Un whisky me suffira. Avec deux glaçons. »
La radio ronronnait. Le barman fredonnait un petit air en versant le liquide ambré dans un verre qu’il tendit à Riccardo.
« Santé ! Lança celui-ci en remerciant d’un signe de tête le barman. »
Riccardo avala son whisky glacé d’une traite, paya sa consommation et sortit, dans la chaleur écrasante de Vénétie.

Il marcha longuement, plongé dans ses pensées, respirant avec difficulté par cette chaleur infernale. Les cloches de la Basilique San Zeno appelèrent les fidèles à la prière à dix-neuf heures. Pour Riccardo, il n’était pas question d’aller prier ; depuis la mort de sa femme, trois ans plus tôt, il fuyait les églises comme la peste. Luciana avait été victime d’un arrêt cardiaque à la sortie de la messe, un matin de novembre mille neuf-cent cinquante quatre, et personne n’avait pu la sauver. Cette date avait marqué la fin d’une époque. Riccardo ne supportait plus ni les hommes d’église, ni les sermons, ni cette impression troublante que l’on ressentait lorsque, compressé contre ses semblables, l’étendue de la misère humaine nous envahissait.

Et cette misère, il la haïssait à un point qu’il ne pouvait décrire. Il exécrait la naïveté dont certaines personnes faisaient parfois preuve. Il abhorrait leur vanité, leur lenteur, leur immaturité, leur sédentarité. Le bonheur des autres lui répugnait. En un sens, il était individualiste, anticonformiste, un peu misanthrope, peut-être trop. Rien ne le rendait plus heureux que sa solitude, sa tranquilité, sa liberté. Au fond de lui, il savait que la mort de Luciana ne l’avait pas affecté comme il l’aurait imaginé. Lorsqu’elle était partie, Riccardo s’était d’abord senti vidé, perdu, comme un enfant à qui on aurait ôté son jouet. Mais ensuite, il avait commencé à entrevoir les bénéfices qu’il pouvait tirer de sa nouvelle situation. Entre autres son isolement qui lui avait permis, pour la première fois, de céder à ses pulsions.

Enfin, l’immeuble où se situait son appartement apparut à droite de la route. Riccardo inséra la clef dans la serrure, la tourna et poussa la lourde porte en bois qui s’ouvrit en grinçant. Il habitait au quatrième, autrement dit au dernier étage de ce bâtiment archaïque. Le véronien monta lentement les marches de l’escalier et, devant la porte du quatrième étage, soupira de soulagement. Riccardo, dans sa cinquantième année, commençait déjà à sentir sur lui les symptômes d’une vieillesse précoce. Il avait la peau mate, burinée par le soleil d’Italie et rayée de rides prématurées, vestiges d’une existence marquée par la souffrance. Ses cheveux, auparavant d’un noir de jais, étaient parsemés de mèches poivre et sel. Seuls ses yeux sombres avaient conservé leur jeunesse, bien que la lueur qui s’y reflétait auparavant ait disparu depuis déjà de longues années.

Lorsqu’il pénétra dans son trois-pièces miteux, Riccardo balança négligemment son sac sur le sofa du salon en désordre et remplit à ras-bord un verre de whisky bon marché, qu’il but cul-sec sans même l’aggrémenter de glaçons. Ceci fait, il se dirigea d’un pas résolu vers la salle à manger. Celle-ci était sommaire : un tapis dégarni recouvrait le parquet mal ciré de la pièce exiguë. Trois chaises de rotin entouraient une table rectangulaire en chêne des plus ordinaires sur laquelle se trouvaient, en son centre, un vase en cristal vide et le quotidien de la veille, que le quinquagénaire n’avait pas eu le temps ni l’occasion de lire. Riccardo l’ouvrit sans même regarder la page de garde ; c’était la rubrique « Faits Divers » qui l’intéressait.

Bientôt, il trouva l’article qu’il cherchait, saisit une paire de ciseaux avec laquelle il en découpa grossièrement les contours. Puis, il se leva une nouvelle fois et partit ranger le papier dans une boîte en métal sur le buffet, qui avait auparavant contenu des mignardises. Enfin, satisfait, l’italien se resservit de nouveau un scotch et ses lèvres se plissèrent en un demi-sourire semblable à un rictus.

Les lourds rideaux de lin blanc avaient été tirés, la fenêtre fermée. De là où il était, Riccardo entendait les rires, les soupirs, les cris des badauds à l’extérieur, qui s’attroupaient en une masse compacte et répugnante. Il était mieux à l’intérieur, à l’abri des regards, malgré la chaleur accablante. Les rideaux épais dissimulaient les gens qui grouillaient au dehors, comme des insectes autour d’un plat laissé à l’abandon. Riccardo se suffisait à lui-même, il n’avait pas besoin de plus. Juste lui, seul, son trois-pièces misérable, et les nuits de Vérone au parfum d’épices et de fleur d’oranger. Luciana, elle, aimait la vie, le soleil, la compagnie des femmes de la paroisse. Elle s’enivrait d’un rien, souriait continuellement et riait fort. Riccardo admettait volontiers avoir apprécié sa gaieté, ses clins d’œil répétés et son accent de Toscane, mais, les années passant, des sentiments conflictuels s’étaient manifestés en lui, et son amour s’était peu à peu émoussé au profit d’une rage constante, même si celle-ci n’était pas directement adressée à sa femme.
Dans son esprit confus, les sentiments de Riccardo étaient chaotiques et s’entremêlaient pour n’en former plus qu’un, cette passion destructrice qu’il ressentait au permanence, comme une bête tapie au fond de lui et qui n’attendrait qu’un signal pour se déchaîner. Il n’en avait jamais vraiment parlé à Luciana, quoique ç’aurait été inutile car, intuitive, elle avait dû deviner elle-même ce que son mari dissimulait aux yeux des autres. C’était probablement parce-qu’elle avait tout découvert que, depuis leurs noces de froment, Luciana ne semblait avoir en tête que de faire de son mari un compagnon modèle. Elle l’emmenait à l’église, au restaurant, au salon de thé, et le maternait. Mais à sa mort, c’était comme si ces douze années de mariage s’étaient avérées vaines : les bas instincts de Riccardo avaient pris le dessus sur sa bonne éducation. Ils apparaissaient et disparaissaient sans crier gare, brefs et intenses. Derrière ce masque poli et souriant, Riccardo s’était façonné une carapace épaisse et inébranlable sous laquelle, à l’abri des regards, il pouvait enfin exister.

Une étrange boule se forma dans sa gorge tandis qu’il repensait à Luciana. Il n’aimait pas se remémorer un passé révolu ; il avait toujours trouvé que c’était immature de sa part, que cela faisait de lui un être aussi puéril que ces hommes qu’il détestait. Il se resservit un verre, le quatrième depuis le carillon de dix-neuf heures. Derrière les rideaux, la lumière déclinait. Le crépuscule se montrait déjà à l’horizon, projetant ses reflets d’ocre, de pourpre, d’ambre et de rose partout sur les murs. Riccardo avala son verre d’une seule lampée et ses mains cessèrent de trembler. Il ferma les paupières et pencha la tête en arrière pour décontracter les muscles noués de sa nuque. Entre chien et loup, Riccardo, aux aguets, se sentait comme un prédateur. L’appel du couchant se fit plus pressant, irrésistible... Bientôt, la tentation fut trop forte ; le quinquagénaire se leva précipitamment.

Dans la cuisine se trouvait, suspendue innocemment à une patère, une petite sacoche. Sous les plis de son cuir brun, on pouvait distinguer les reflets bleutés d’une lame tranchante. C’était dans cette sacoche, facilement dissimulable et avec ses larges anses, que Riccardo avait caché son arme de prédilection : un long couteau affûté au manche orné d’ivoire. Riccardo se saisit de la sacoche, enfila son pardessus sous lequel il transpirait pourtant à grosses gouttes, et quitta son appartement en fermant la porte à clé.

Il était déjà près de vingt-deux heures : la plupart des flâneurs avaient déserté les rues de Vérone qui, en cette saison, étaient infestées de moustiques. Riccardo apprécia la sensation grisante de ne faire plus qu’un avec la nuit. Tenant toujours fermement sa sacoche, il se mit à avancer dans la pénombre… Ses sens prirent le contrôle et guidèrent ses pas, et bientôt, il ne fut plus qu’une ombre sur le mur d’en face.