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Par : CDI
Publié : 4 juillet 2013
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Sur le banc

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D. C. 2nde11

Sur le banc

Encore une journée épuisante. Travailler devient chaque jour de plus en plus dur. De plus en plus fatigant. Et de plus en plus monotone. Les jours sont les mêmes : Chaque matin, je pars vers 7h30. Je rejoins lentement le centre de la capitale à l’aide de la ligne 9. Sur le chemin, je récupère mon journal, l’édition du matin. Je ne sais pas pourquoi je le prends, la plupart du temps, je ne jette qu’un bref coup d’œil sur les premières pages, avant de l’abandonner sur le coin d’une table, ou encore de le jeter. A reculons, je gagne ce grand immeuble qu’est mon bureau, ce lieu où l’on croit connaître chaque individus qui ne sont en réalité que de simples inconnus. Dans cet immeuble, je me dirige vers mon bureau non sans échanger quelques signes de la main polis ou poignées de main viriles à ces visages qui m’entourent. Je pousse délicatement et silencieusement la lourde porte de mon bureau, comme si je m’attendais à voir quelqu’un dans cette minuscule pièce sombre que je suis le seul à occuper. Je presse l’interrupteur et découvre le désordre permanent de cette si petite pièce. Des feuilles, des crayons et autres objets insolites, tapissent le sol. Cela a beau être habituel, je ne comprendrai jamais la raison de ce perpétuel étonnement que je ressens chaque matin. J’enjambe habilement, m’assois face à mon bureau et ouvre ce vieil ordinateur qui ne doit même plus se trouver sur le marché aujourd’hui. J’ouvre ma boite mail. Rien. Je regarde si un nouveau dossier est éventuellement posé sur mon bureau. Rien. Je dois avouer qu’au fil du temps, je ne sais même plus quel est mon métier. Un métier inutile sans doute. Je me retourne alors vers la fenêtre, seule source de lumière, située dans mon dos et j’observe. J’observe la vie quelques étages plus bas. Les gens qui traînent des pieds sur les trottoirs, ceux qui sont sûrement en retard et qui courent sans faire attention, celles qui poussent difficilement la poussette de leurs enfants, ceux qui ne savent même plus où ils vont, et ceux qui savent sans vouloir y aller. Tous ces gens, je les regarde. Je m’imagine leurs vies et leurs pensées. L’être humain est tellement prévisible et les mêmes choses se répètent sans cesse. Nous sommes tous pareils. Suivre le troupeau est une seconde nature de l’Homme semblerait-il. Beaucoup disent : « Nous sommes tous uniques ! » C’est faux. Enfin, à moitié faux, au début, dans l’innocence et la pure jeunesse, nous sommes uniques. Mais dès que nous grandissons, que nous prenons contact avec ces autres prototypes uniques, l’unique n’est plus et devient banal. Un banal qui change au gré du vent. Je me lasse de ce spectacle. Je me lasse de la vie. Je me lasse.

Et quand vient 15h30, je repars en réalisant le même chemin qu’à l’aller, mais dans l’autre sens. J’enjambe, je salue, je marche, je prends le bon vieux 9, je rentre chez moi pour me coucher tôt dans un lit froid et un appartement silencieux. Pour repartir le lendemain. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je veux changer. Alors, à 15h30 pile, je ne me dirige pas vers la station mais pars à contre sens. Je veux voir quelque chose de nouveau. J’erre dans la capitale bondée. Des klaxons, l’odeur des pots d’échappements, celle des fast-foods, des passants pressés, d’autres non, des touristes, des mendiants, des artistes de rues. Ils sont différents mais tous pareils. Mes pas me guident, je ne sais pas où je suis. J’aperçois alors un banc de bois, il semble vieux. Ces pieds de fer sont rougis par le temps et l’eau. Son dossier laisse ressortir un ou deux clous et des inscriptions, gravées ou écrites, laissées et oubliées ici au cours du temps. Je m’y installe. Une étrange sonnerie retentit. Je lève la tête et voit, de l’autre côté de la rue, un grand bâtiment. Quelques secondes après cette sonnerie, les portes s’ouvrent dévoilant des dizaines de jeunes. L’espoir m’envahit. La jeunesse d’aujourd’hui pouvait-elle être différente ? L’était-elle ? Il ne me suffit que de quelques secondes pour me rendre compte que non. Une aura similaire se dégage de chacun. Tous portants des vêtements qui doivent être à la mode. Mais le pire reste que ces clones ne semblent pas s’en rendre compte. Chacun admire, jalouse, complimente tel ou tel vêtement de telle ou telle personne. Alors qu’ils ont exactement le même. La différence n’existe plus. Le flot de clones se dissipe petit à petit. C’est alors que je la vis pour la première fois. Une jeune fille passant la grille. Elle passa facilement à travers la foule compacte, traversa la rue, se dirigea vers moi et s’assit sur le banc, à mes côtés. J’en restais coi et la fixait comme un idiot quelques secondes avant de tourner vivement la tête et de fixer de nouveau la foule que je ne voyais pas réellement. J’avais trouvé la différence en cette fille. Je ne saurais l’exprimer. Son aura était éclatante. Elle était unique.

- Je vous laisse perplexe, n’est-ce pas ? Mal à l’aise ?
Je ne réagissais pas tout de suite, pensant avoir imaginé ces paroles. Je me tournai vers elle et la vis, fixant elle aussi la foule, comme moi quelques secondes auparavant. Elle pivota et me fixa. Je compris que c’était elle qui venait de me parler.
- Perplexe, oui. Mais mal à l’aise pas vraiment, lui répondis-je en me retournant vers la façade du bâtiment.
- C’est étrange. Les gens autour de moi sont habituellement mal à l’aise, me dit-elle en baissant la voix pour je ne sais quelle raison. Certains même m’ignorent complètement.

Un silence s’installa. Du coin de l’œil, je l’observai. De longs cheveux d’un roux foncé, bouclés, lui tombaient sur ces épaules pour atteindre le milieu de son dos. Sur son visage, des nombreuses taches de rousseurs ainsi que de grands yeux d’un gris étincelant, pareil à du mercure. Son nez était légèrement retroussé et ses lèvres bien pleines. Quant à ces vêtements, je n’avais jamais vu un style pareil. Je ne saurais le décrire.
- Je m’appelle Galiéla, reprit-elle.
- Oh ! Quel prénom...
- Horrible ? Atroce ? Laid ?, m’interrompit-elle presque férocement.
-. ..Original. Et unique je suppose.
- Que je sache, oui.
- Et cela te pose problème ?
- A moi ? Pas du tout. J’ai l’impression que ça dérange les autres.
- Et cela te gène ?
- Je ne crois pas, non.

Notre discussion dura encore longtemps. Nous parlions de tout et de rien, sauf de nous. Nous nous sommes quittés lorsque la nuit commençait à tomber, vers 18h. Une fois chez moi, je souris. J’avais trouvé une personne unique, différente. Lorsque je me couchai et que je sombrai dans le sommeil, le sourire était toujours présent sur le bout de mes lèvres.

Le lendemain, la journée se déroula comme les autres. Mais elle était différente, dans un sens. Je devais retrouver Galiéla après le travail, sur le banc. Nous parlerions jusqu’à ce que la nuit ne nous stoppe dans notre élan. Ce rendez-vous sur le banc devint vite une habitude. Parfois, nous parlions, parlions...Et d’autre fois, nous nous taisions. On regardait les gens dans la rue sans ne rien dire. Parfois, je la surprenais, le regard dans le vide et une larme roulant doucement le long de sa joue. Je n’osais pas lui demander pourquoi. Nous l’avions décrété sans pour autant en avoir parlé : aucun de nos sujets de conversations ne devait porter sur nous et notre vie personnelle. Occupons-nous du reste. Occupons-nous de la vie, de la mort, des joies, des peines. Ces choses que les gens oublient si facilement, si rapidement. Cependant, ces soirs correspondaient aux soirs des journées scolaires. Le Week-end, nous vivions chacun notre vie mais j’avais l’impression de manquer de quelque chose. Quelque chose d’essentiel à ma vie, ma survie. Quelque chose en moins, en plus, je ne savais pas.

- La perte est la pire chose qui puisse nous arriver...
Elle venait de me rejoindre et de s’asseoir sur le banc. Son visage était encore plus pâle que d’habitude et ses yeux étaient rouges comme usés par des larmes qui n’auraient cessées de couler.
- La perte de quoi ? Lui répondis-je.
- La perte de tout.
Dès lors, elle ne parla plus. Nous fixâmes la façade de son lycée jusqu’à ce que la cloche sonne six coups. Il était 18h00. Alors elle se redressa, se tourna vers moi, inclina légèrement sa tête en signe d’au revoir, puis le regard vide, elle s’éloigna. Je restai quelques minutes encore assis sur ce banc, ne lâchant pas du regard le coin de la rue dans laquelle elle avait disparu.

Quelques semaines passèrent, nos rencontres avec Galiéla perdurèrent et les journées restaient les mêmes. Épuisantes, fatigantes, monotones à souhait. Mais je les vivais sans me plaindre car je savais qu’à 16h, je la reverrais. C’était idiot, je le savais, de ne vivre que pour deux heures en sa compagnie. Peut-être que les gens trouveront cela malsain, une amitié comme la nôtre. C’est vrai après tout. Un homme de mon âge passant des heures, chaque soir, assis sur un banc en compagnie d’une lycéenne comme elle. Cela pouvait paraître louche. Mais il n’y avait rien d’ambiguë entre nous, je vous l’assure.

Ce jour-là, à 16h00, je quittais donc le bureau pour rejoindre le banc devant le lycée. C’est le cœur léger que je fis ce trajet que je pouvais désormais effectuer les yeux fermés si l’envie m’en prenait. Je croisais les mêmes enseignes que j’avais appris à connaître. Et plus particulièrement un Starbuck où je m’arrêtais à chaque fois depuis quelques temps afin de prendre un Latte Macchiatto au Caramel que je buvais tranquillement sur le reste du trajet, il était ma seule source de chaleur pendant cet automne-ci. J’arrivais ensuite, peu de temps avant la sonnerie, et je m’assaillais sur le banc face au lycée. Là, je fixais impatiemment la porte de sortie et guettais l’apparition de sa chevelure rousse parmi la large foule. Mais ce soir-là, le flot commençait à se calmer, et je ne la voyais toujours pas. J’attendis encore et encore. J’eus le temps de voir chaque jeune partir en voiture, à pieds ou en deux roues. Seul ou accompagné. Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul et que le silence s’abatte sur la rue. La cloche sonna six coups. Je devais m’y résoudre : Galiéla ne viendrait pas. Elle m’avait laissé seul sur le banc.

Les jours qui suivirent, je continuais à aller au banc chaque soir pour me rendre compte qu’elle n’était pas là. Je n’osais pas aller aborder les jeunes devant le lycée pour leur demander s’ils savaient quelque chose, de peur de passer pour un sombre fou, ou autre. De plus, je me souvenais de ce qu’elle m’avait dit une fois : la plupart des gens l’ignoraient. Peu de gens devaient savoir qui elle était, et encore moins la raison de son absence.

Je me souviendrais toujours de ce vendredi, un des premiers vendredi de l’hiver. Il faisait froid, et un vent glacé fouettait mon visage lorsque je marchais jusqu’au lieu de rendez-vous. Je m’installai sur le banc, à la même heure que d’habitude. 16h sonna et j’attendis Galiéla qui, comme d’habitude depuis trois semaines, ne viendrait pas. Mais j’attendis. J’attendais parce que je ne me faisais pas à l’idée de perdre ces deux heures sur le banc chaque jour. J’attendais car, grâce à Galiéla, je croyais à la différence. Enfin, je pensais y croire. 18h sonna. Je me redressai péniblement, le cœur lourd de chagrin et de désillusion. Inconsciemment, je regardai le coin de la rue où elle avait disparu la fois dernière, il y a trois semaines. Je commençai à faire demi-tour lorsque je vis un éclat roux. Je m’élançai alors et parcouru rapidement la trentaine de mètre qui me séparait de ce coin de rue, le cœur soudainement rempli d’espoir. J’aperçus de nouveau la lueur, une rue plus loin. Tel un enfant attiré par un jouet, je suivis cette lumière, tellement semblable à celle, rayonnante, de la chevelure de Galiéla. Je la traquai dans un enchaînement de rues que je ne connaissais pas. Mais je m’en moquais car au bout du chemin, je retrouverai sans doute Galiéla, et je ne lâcherai pas. Elle me devait des explications pour m’avoir laissé seul sur le banc. Elle me devait des explications pour m’avoir fait, pendant trois semaines, perdre l’espoir d’avoir entrevu la différence en elle. Elle me devait des explications pour m’avoir abandonné comme un jouet dont elle se serait lassée. Ce n’est que lorsque mes pieds quittèrent le goudron pour un chemin de terre et d’herbes que je repris mes esprits, sans pour autant savoir où je me trouvais.

La nuit était désormais noire. La lune, brillante, avait pris la place du brûlant soleil dont les rayons avaient complètement disparus. La seule source de lumière provenait de faibles projecteurs, enfoncés dans le sol et en partie recouvert de brins d’herbes sauvages, qui n’éclairaient que le chemin de terre. Je fis un tour sur moi-même sans réellement pouvoir voir le lieu dans lequel je me trouvais en l’absence de lumière. Une chose était sure : j’avais perdu mon éclat roux. Je décidais d’avancer malgré tout, je ne sais pour quelle raison. Mon regard fixant le sol, sans le voir.

La température avait encore baissé et le vent perdurait. Je sentis le froid s’infiltrer dans mes vêtements, dans ma peau, me faisant trembler et claquer des dents. Je sentais l’odeur aigre de l’herbe coupée mélangée à celle amère de la pollution. Je voyais les étranges ombres des brins d’herbes dansant devant les projecteurs. J’entendais le vent passer à travers ce qui devait être des branches d’arbres et les craquements que cela provoquait. J’entendais mon nom dans le vent. Je me retournai aussi vite que mon corps glacé me le permit. Là, au milieu du chemin, se tenait Galiéla. Elle était debout, la tête baissée, ces cheveux roux, agités par le vent, dissimulant son visage. Je m’avançai doucement vers elle, comme hypnotisé. Quelque pas me séparaient d’elle, lorsque qu’elle partit sur la droite, en dehors du chemin éclairé. Je n’eus pas de mal à la suivre car elle émettait de la lumière, provenant sans doute d’un portable ou d’une lampe de poche. Je marchais dans ces pas, à quelques mètres derrière. Après une minute de marche, elle se stoppa. Je la rejoignis, m’arrêtant face à elle.
- Je voulais que tu saches. Tu dois savoir.

Sa voix m’étonna. Pareil au vent, elle était douce et glaciale. Je ne voyais toujours pas son visage.
- Cela fait trop longtemps que je suis là…On m’a dit de ne plus te revoir…Que ce n’était pas normal…Que c’était interdit…Tu devrais être comme les autres, et ne pas me voir…Mais ce n’est pas le cas…Ils ne savent pas pourquoi, Ils ne savent pas comment…Mais ce n’est plus possible…Ils m’ont interdit mais tu dois savoir…

J’étais comme pétrifié, incapable de bouger ou de parler. Je ne comprenais pas ce qu’elle me disait, je compris juste qu’elle avait peur. Sa façon d’évoquer ces personnes dont je ne connaissais pas l’identité, sa façon de parler d’eux comme si c’était interdit, cela m’effrayait. J’avais peur pour elle, mais aussi pour moi. Par la simple force de ses mots et de son ton, elle avait créé chez moi la crainte de ces inconnus.

- Je t’avais parlé de la perte, Adam…La perte de l’espoir…La perte de la joie…La perte d’un proche…La perte…de la vie.

Elle releva alors la tête et je fis un pas vers l’arrière. Ces yeux étaient noirs. Cela me fit sortir de ma torpeur et je vis vraiment Galiéla pour la première fois depuis trois semaines. Je me rendis compte que la lumière émise ne provenait d’aucun téléphone ou autre objet lumineux. Il émanait d’elle une aura blanche brillante, vibrante. Ses yeux noirs ébène, dont les contours étaient rougis, ressortaient sur sa peau blanche, presque bleue. Ses vêtements pâles, en partie déchirés, étaient tachés de terre et elle était pieds nus.

- Je voulais juste que tu saches…

J’étais trop choqué pour parler, comprendre ou même m’enfuir. J’entendis dans sa voix un tremblement, et je vis une larme rouler sur sa joue. Elle se tourna et s’approcha d’une pierre que je n’avais pas vue. Elle me fit signe d’approcher. Ce que je fis malgré tout car, elle était toujours Galiéla, non ? La fille du banc. J’avais peur d’elle tout en ayant confiance. Je lui faisais de nouveau face.

- Regarde, m’ordonna-t-elle doucement, en un souffle, en désignant la pierre.
Je m’accroupis alors devant la pierre irrégulière. La lumière provenant de Galiéla me suffisait pour voir que la roche portait des inscriptions que je ne pouvais, cependant, pas lire à cause de lierre et de mousse qui recouvraient presque la totalité de la surface. Je regardais Galiéla. Elle me fit un signe de tête m’incitant à continuer. J’arrachai alors la végétation, laissant apparaître les inscriptions :

« Ci-gît Galiéla Anna Avesco,
1896-1913
A jamais. »

J’eus le souffle coupé, je tombai à la renverse, dans l’herbe froide. Je me relevai précipitamment. Je cherchai Galiéla du regard. Je cherchais une explication. Mais je savais que je ne trouverai ni l’une, ni l’autre. Elle était partie. A jamais.